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Résumé :

«Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit : "Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ?" Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine.»

Mon avis

La place de l'étoile ou mon premier Modiano. Tout ce que je savais sur cet auteur, et qui se résume à pas grand-chose, était qu'il avait très récemment obtenu le prix Nobel de la littérature. Alors, sans trop savoir pourquoi, sans doute à cause de certains stéréotypes, et sachant que tous les livres de Modiano, selon lui, étaient liés et renaissaient les uns dans les autres, je m'attendais à une oeuvre assez "sage", universelle, polémique dans le bon sens.

Ce livre m'a vraiment surpris (non pas qu'il soit polémique dans le mauvais sens, mais presque), et ce en tous points. Premièrement, car il ne correspond pas du tout à l'idée que je me faisais d'un Prix Nobel. Certes, je ne me suis jamais penché sur la question, je n'ai eu que des échos, mais j'imaginais quelque chose porteur de valeurs humaines, de droits moraux, de libertés. Enfin vous voyez le genre... Quelle naïvité de ma part !

Il m'a ensuite surpris car la 4ème de couverture m'a conforté dans une idée de livre sage, qui sans doute dénoncerait avec délicatesse l'opression de juifs sous l'Occupation. Je vais donc vous expliquer le comment, après avoir énoncé le pourquoi. Ce livre parle donc des juifs, mais pas seulement sous l'Occupation, disons avant, pendant et après. Il serait très maladroit de ma part, je pense, d'affirmer que ce livre ne dénonce point comment le régime nazi et ses alliés ont assujeti les juifs. Toutefois, s'il le fait, c'est de manière plutôt indirecte, et Modiano ne se contente pas de cela. Tout d'abord, le narrateur, Raphaël Schlemilovitch, est un juif lui-même assez antisémite. Il l'est à sa manière, pas ainsi que le sont les nazis, mais il le reste tout de même au fond de lui-même, d'un antisémitisme plutôt archaïque. Il sera au cours du livre persuadé de son infériorité, reniant sa religion, et puis se servant de sa réputation pour adopter un comportement excécrable, en l'assumant tout à fait car il pense que cela est un trait de caractère propre à la race juive. C'est donc une chose compliqué à saisir si l'on veut s'y attarder. Y-a-il un message caché ? Devant tant de changements de positions face à sa religion, Raphaël est-il le messager d'un Modianon voulant souligner l'absurdité du racisme à l'égard des juifs ? L'auteur a-t-il voulut reprendre les rumeurs disant qu'Hitler aurait pu être juif et faire apparaître un peu de ce despote derrière l'image du narrateur ? Je pense tout de même que cela va encore plus loin.

Mais l'une des choses les plus surprenantes dans ce livre reste la construction du récit, que j'ai beaucoup apprécié. Celui-ci ainsi que le style d'écriture sont tout à fait imprévus, décousus, bruts en étant subtils. La place de l'étoile, comme le précise une sorte d'introduction, relate les pérégrinations fantasmagoriques d'un héros halluciné, vivant à travers mille personnages à travers le monde, de Paris aux rives de Tel-Aviv. C'est à travers Raphaël, métaphoriquement immortel, que passent des "trajets délirants, mille existences qui pourraient être les siennes." Rien ne se suit, rien n'a de sens, les actions s'enchevêtrent dans un cadre spatio-temporel assez précis mais souvent illogique, c'est un véritable tourbilllon qui doucement nous étourdit et nous enivre. Pas la peine de revenir en arrière pour essayer de comprendre, il n'y a que se laisser porter, les mots de l'auteur le permettent facilemenr, et s'en est très agréable.

Mais cette partie du livre, la forme, la plus facile à apprécier, ne reste que la voile du navire (si vous me pardonnez cette épineuse métaphore). La question du fond est plus complexe pour tout critique, philosophe, chroniqueur ou moraliste amateur. Où sont les degrès auxquels s'attacher pour comprendre les images et les dialogues ? 1er, 2ème, 100ème ? Je pense que l'enchaînement rapide de tant d'aventutures sous les mêmes yeux d'un juif sont là pour retranscrir leur image d'éternel à part aux yeux du reste de la société, passant de martyrs, souffre-douleurs, artistes maudits, incompris ou traîtres. Car le narrateur n'en reste pas à sa propre histoire et évoque aussi de nombreuses célébrités juives, comme Dreyfus ou Céline.

Mais j'ai peur de me pencher trop loin sur la question ici. En effet, avec un livre aussi à part, combien il est facile de tomber dans le hors-sujet, dans l'erreur, la bêtise voir l'antisémitisme ! J'ai été confondu au point de ne plus savoir quel ton aborder.

Alors malgré son originalité frappante mais agréable, qui peut paraître déplacée parfois, c'est un livre que j'ai beaucoup apprécié, par son humble démesure. Ce ne sera certainement pas mon dernier Modiano. Toutefois, il m'est même difficile de vivement vous le conseiller. A un public averti, donc, tant cette oeuvre est inédite, étonnante. Mais cela m'a plu.