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Résumé :

Si Jed Martin, le personnage principal de ce roman, devait vous en raconter l’histoire, il commencerait peut-être par vous parler d’une panne de chauffe-eau, un certain 15 décembre. Ou de son père, architecte connu et engagé, avec qui il passa seul de nombreux réveillons de Noël.
Il évoquerait certainement Olga, une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors d’une première exposition de son travail photographique à partir de cartes routières Michelin. C’était avant que le succès mondial n’arrive avec la série des « métiers », ces portraits de personnalités de tous milieux (dont l’écrivain Michel Houellebecq), saisis dans l’exercice de leur profession.
Il devrait dire aussi comment il aida le commissaire Jasselin à élucider une atroce affaire criminelle, dont la terrifiante mise en scène marqua durablement les équipes de police.
Sur la fin de sa vie il accédera à une certaine sérénité, et n’émettra plus que des murmures. 
L’art, l’argent, l’amour, le rapport au père, la mort, le travail, la France devenue un paradis touristique sont quelques-uns des thèmes de ce roman, résolument classique et ouvertement moderne.

Mon avis : Fresque calme et étrange d'un monde décidément inconnu aux yeux du protagoniste

Juste après Soumission, excellent livre où j'ai admiré le talent de l'auteur, j'ai décidé d'enchaîner immédiatement sur un nouveau livre de Houellebecq, et pas des moins connus : le prix Goncourt 2010, La carte et le territoire. Ici, où encore une fois le talent d'écrivain est présent et indiscutable, j'ai trouvé moins d'affinités personnelles. Ce livre, qui est bien entendu un chef d'oeuvre, aurait peut être pu me séduire davantage...

C'est un livre très étoffé, de plus de 400 pages, que j'ai pourtant dévoré en 5 jours. Non pas qu'il soit très entraînant, ou qu'il enchaîne les aventures romanesques (bien au contraire) mais il a un charme assez marginal auquel je n'ai pu me dérober. L'histoire est celle de Jed Martin, artiste peintre que l'on suit au cours de sa vie, plus précisément au cours de l'évolution de son oeuvre, et qui nous fait part des ses points de vue, de toutes ses remarques, pensées et visions qu'il pose sur notre monde (qui résolument ne semble pas être le sien). C'est, de sa naissance à sa mort, un homme légèrement à part, différent, peu sociable, peu bavard mais qui à travers ce livre nous en dit énormément.

Je ne suis pas un expert en art, ce que Jed réalise, j'ai uniquement pu en juger que c'était quelque chose de bizarre, même si grâce aux descriptions cela trouve souvent un sens ou nous donne envie de voir. La célébrité de l'artiste devient malgré tout impressionnante, et il parvient à vendre certaines toiles plusieurs millions d'euros, une somme assez importante. Tout cela a-t-il un sens aux yeux de l'auteur ? Simple retranscription du monde artistique actuel ? Ou sévère critique de ce qu'il est devenu ? Pour ma part, âme naïve, je n'ai pu trancher.

En même temps qu'augmente sa côte, Jed Martin est amené à côtoyer des célébrités médiatiques d'aujourd'hui, dont Julien Lepers, Michel Drucker ou Jean-Pierre Pernaut. Ici, même si le personnage tient souvent des propos très directs, voir acides, nous sommes devant un portrait très peu flatteur de ces personnalités people. Le personnage ressemble beaucoup à François, de Soumission, lui-même sans doute proche de son auteur. Toutefois, Houellebecq n'a pas voulu dans son roman trop accentuer sa ressemblance avec le personnage, pour la simple et bonne raison que l'auteur intervient dans le roman. Ce dernier parle de lui sans fausse modestie : "C'est un bon auteur, il me semble" ; "c'était un auteur célèbre, mondialement célèbre même" mais toutefois sans donner de lui une image avantageuse lorsqu'il intervient : on découvre un personnage aigri, retiré, alcoolique, peu fiable. Autoportrait fidèle ou grossissement de la réalité ? Je ne m'aventurerais pas ici à affirmer quelque chose.

En comparant ce livre et Soumission il m'a semblé découvrir ici un auteur un peu plus optimiste, qui croit encore aux sentiments et à la vie (avec une relation d'amour assez complexe, donnant des sentiments de regrets, pour une issue malheureusement tout à fait inexplicable). Certes ce sont des choses que l'on peut retrouver dans Soumission mais ici ils se rapprochent un peu plus de situations traditionnelles (si l'auteur voyait que je le compare aux traditions...). Néanmoins j'affirme mon propos, et il m'a semblé découvrir ici un Houellebecq plus... vivant encore ?

C'est quelque chose que l'on peut avoir du mal à comprendre malgré tout vu l'évident pessimisme du livre qui, au fil des pages, met en scène de plus en plus la vieillesse avec sa fidèle compagne, la mort. C'est peut être cette trame morne qui accompagne le récit qui m'a un peu déçu, même si je reconnais qu'elle est admirable, elle n'a pas toujours trouvé écho en moi. Il y a un malaise qui plane au dessus des personnages, c'est effrayant - et c'est admirable. Il n'en est pas moins que le livre comporte quelques surprises, notamment la troisième et dernière partie elle-même, sans grand rapport avec ce qui précédait. C'est le talent de Houellebecq, nous surprendre avec l'incongru qui dans son livre est d'une logique presque énervante. 

Le travail de documentation de l'auteur a dû être très important vu la précision des détails qu'il nous livre à propos de l'oeuvre d'abord photographique, puis picturale et finalement filmique de Jed Martin. J'ai, sans savoir pourquoi, peut être grâce à la surprise, apprécié les descriptions soudaines, inattendues et longues de l'auteur, qui s'étendent sur un détail moindre de l'histoire. Brusquement, au détour d'une page, il semblerait que le livre se transforme en encyclopédie, pour seulement quelques pages. 

J'ai eu l'impression que ce livre, même s'il racontait une vie, ne racontait finalement rien, qu'une simple parenthèse, et c'est le grotesque de la condition humaine (dérisoire) que souligne l'auteur de façon implicite et provocante. Quelle lassitude, quel ennui pour le personnage pour tout ce qu'il voit et pour les personnes qu'il rencontre. On pourrait, la plupart du temps, le qualifier d'indifférent.

Bref, ce livre est une oeuvre immense, considérable, il y a beaucoup de talent et de génie. Tout est, il me semble, dans l'imperceptible, dans le non-dit et le sous-entendu. Si La carte et le territoire prend parfois des allures de drame, de romance complexe ou de fictions policières, il reste un livre actuel, moderne, qui dit tout et ne semble rien dire (de par le ton qui reste inchangé de l'auteur). A lire sans précaution.