Salut tout le monde ! Aujourd'hui je publie une nouvelle, écrite il y a un peu plus d'un an dans le cadre d'un petit concours ayant pour sujet : "Votre personnage est enfermé dans une bulle de savon."

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Au coeur de la nuit

Kansas, 1905

 

Tommy s’éloignait lentement des bravos et des applaudissements de la foule impressionnée.

Le centre de leur attention était un colosse à la stature de titan et au torse musculeux, debout sur une large caisse, soulevant des altères aux masses volumineuses. Dans l’effort, il poussait des cris bestiaux et des exclamations féroces, haranguant le public à l’encourager.

Parfaitement à l’aise et très amusé, ceux-ci lançaient des encouragements exaltés, terrifiés ou parfois mécontents, afin d’exhorter l’haltérophile à soulever des poids plus lourd encore.

La foire avait débuté il y a deux jours de cela, et Tommy commençait à être lassé de ce spectacle, certes impressionnant, mais si répétitif et dénué de singularité.

Il laissait donc le colosse à ses affaires, flânant parmi les attractions  à la recherche de quelque chose susceptible de l’amuser ou de le surprendre.

Il passa devant des prestidigitateurs aux tours de magie factices, des musiciens ambulants, des jongleurs, des cracheurs de feu ou encore des trains fantômes, mais rien d’inhabituel.

Il s’arrêtait parfois, intrigué, mais repartait toujours assez vite, déçu du manque d’originalité des spectacles.

Le soleil commençait à décliner dans le ciel, mais l’agitation tumultueuse de la fête battait toujours son plein. Ses poches encore bien remplies bruissaient du tintement rassurant des pièces de monnaies. Il se sentait bien ici, de l’argent en poche, libre de tout faire, parmi la foule bigarrée et toujours en mouvement, au cœur cet air chaud de saison estivale.

Les lampions colorés s’allumèrent petit à petit, au rythme du soleil fatigué qui s’endormait à l’horizon. Les musiciens commencèrent à accueillir un public plus vaste, essentiellement composé de danseurs et de danseuses, parfois grisés par l’alcool, qui se trémoussaient et se déhanchaient, en rythme avec la musique qui entonnait des airs festifs.

Tommy, peu amusé par cette ambiance de fin de soirée, et déçu de n’avoir pu trouver d’attractions émergeant de l’ordinaire, sortit de la rue principale formée par les scènes de spectacles pour se perdre dans les ruelles plus éloignées.

Le crépuscule naissant faisait naître des ombres grossières sur le sol poussiéreux.

On n’entendait que la respiration régulière du jeune garçon et les échos désormais lointains de la foire.

Il se laissa guider au rythme de ses pas tantôt hasardeux, tantôt hésitants, marcheur anonyme parmi ces bâtiments lugubres, ombre au milieu des ombres. Il erra longtemps au travers des ruelles sombres, ne comptant plus le temps, ne cherchant plus à se repérer.

A présent, les étoiles scintillaient avec force, nimbant la voûte céleste de leur éclat chimérique.

Le jeune Tommy finit par se fatiguer et, totalement perdu, ne trouva même plus la force de s’inquiéter. Il s’assit sur une caisse collée contre une roulotte et s’adossa à la paroi froide et rugueuse. Dans le calme et l’obscurité de la nuit, ses paupières de tardèrent pas à se rejoindre.

 

Il fut réveillé par un homme qui lui secouait gentiment l’épaule. Le jeune garçon ouvrit deux petits yeux fatigués, qui s’agrandirent sous l’effet de la curiosité. L’homme qui lui faisait face était de petite taille, maigre, et son visage arborait un sourire affable et des yeux polis. Mais le plus étonnant chez lui étaient ses vêtements. Sa tête était surmontée d’un chapeau haut-de-forme de couleur émeraude, son costume était violet, sa chemise d’un tissu anthracite aux motifs carmin et ses chaussures d’un jaune safran laissaient entrevoir le bout de ses orteils.

Tommy était véritablement fasciné par un tel accoutrement, un tel spectacle de couleur et d’excentricité.

L’homme se racla la gorge. Sa voix, bien que fluette, avait des intonations graves d’antan.

-       Excusez mon impudence, jeune homme, mais il se trouve que, par un malencontreux hasard, vous ayez trouvé en ma carriole un honnête refuge et un endroit pour sommeiller, ce qui – loin de me déplaire, m’empêche toutefois d’entrer dans ma modeste demeure. Avec un peu d’obligeance et de bonne volonté, vous pourriez vous déplacer un instant et ainsi faire de moi un homme comblé.

Tommy ne put bouger un seul muscle de son corps, et regardait ce petit homme avec des yeux béats et un peu stupides.

Devant l’air insistant de l’homme, il finit tout de même par sortir de sa torpeur et put se déplacer, laissant l’ouverture sur laquelle il s’était adossée enfin libre. L’homme, d’un mouvement gracieux de la tête et par un sourire fort aimable, remercia Tommy de son geste et pénétra dans sa caravane.

La porte se referma sur un Tommy toujours debout, regardant avec une certaine stupéfaction la porte close. On entendit un grillon chanter, non loin de là.

La porte se rouvrit alors avec brusquerie.

-       Mon esprit fatigué me fait oublier la plus élémentaire des courtoisies. Pourrais-je savoir votre nom, jeune homme ?

-       Tommy, répondit celui-ci à la manière d’un automate.

-       Enchanté, Tommy, répondit l’homme en lui tendant sa main gantée.

Le jeune garçon ne l’aperçut même pas, et l’homme rentra alors sa main doucement, sans se départir de son sourire. Après un court silence, quelques peu gênant, la porte se ferma à nouveau. Tommy ne bougeait toujours pas. Cet homme exerçait sur lui une sorte de magnétisme mêlée à de l’admiration, à laquelle il lui semblait impossible de se substituer.

La porte s’ouvrit une fois encore, et l’homme déclara.

-       Je n’ai point songé au fait de vous inviter dans ma modeste demeure. Accepteriez-vous ma proposition ?

Au prix d’un grand effort, le jeune garçon parvint à s’extirper un peu de sa léthargie.

-       C’est… c’est très gentil à vous, balbutia-t-il.

Et il pénétra dans la demeure de cet intrigant personnage, qui s’effaça pour le laisser passer.

L’intérieur de l’habitacle était à l’image de son propriétaire : extravagant. Une multitude d’objets hétéroclites reposaient, sans ordre apparent, sur des étagères de bois grossièrement taillés. Des fioles pleines de substances inconnues, des parchemins vierges ou parfois entièrement griffonnés, des plumes aux couleurs chatoyantes, des vieux livres, des pierres précieuses, des statuettes à l’image d’animaux fantastiques ou encore des fleurs séchés, tout ce joyeux bazar apportait une ambiance particulière et familière dans ce mince foyer.

-       Je suis un magicien, dit le petit homme, comme pour s’expliquer devant le regard fasciné que posait Tommy sur tout ce qui peuplait la pièce. Je ne suis pas un prétentieux, pourtant je peux affirmer sans gêne que je ne suis pas un magicien ordinaire.

Emerveillé, le garçon posa alors sur le magicien deux yeux brillants.

-       C’est fabuleux ! Vous êtes exactement celui qu’il me faut.

Et il sortit de sa poche une pleine poignée de pièces d’or.

-       J’ai de quoi payer, enchaîna-t-il aussitôt. Montrez-moi donc votre plus beau tour de magie !

Le magicien partit d’un rire franc et fort amusé.

-       Je n’ai certainement pas besoin de votre argent, jeune homme. Ma fierté est bien plus grande lorsque je vois, dans les yeux d’un enfant, briller un éclat d’éblouissement qu’à la vue de ces misérables piécettes tout justes bonnes à cliqueter.

Il se pencha alors à l’oreille de Tommy et, dans le ton de la confidence, lui murmura :

-       Je vais te montrer mon plus beau tour de magie. Profites-en bien car il n’est pas éternel. C’est un cadeau que je n’ai offert à personne jusque ici, et je suis fier de pouvoir le faire avec toi.

Tommy n’eut le temps de prononcer aucune parole. Du néant jaillit en un éclair une minuscule bulle de savon, comme le jeune garçon s’amusait à en faire lors de la douche. Elle virevolta un instant dans l’habitacle, libre et légère, puis se mit soudainement à enfler. Elle enfla et enfla, jusqu’à atteindre une taille démesurée. Ses parois rosées traversèrent les murs de la pièce comme s’ils n’existaient pas. Elle enfla tellement qu’elle engloba Tommy en entier, de la plante de ses pieds jusqu’à la racine de ses cheveux.

Alors elle s’éleva. Tommy flottait dans la bulle, comme s’il était en apesanteur, et il s’élevait avec elle. Ensemble, ils traversèrent le toit de la roulotte, et le jeune garçon eut juste le temps d’apercevoir les yeux fiers du magicien.

Il fut ébahis devant la beauté de cette troublante nuit d’été et la clarté miroitante des étoiles. L’ascension de la bulle ne s’arrêtait pourtant pas, et Tommy fut émerveillé par le spectacle qu’offrait, vu d’en haut, l’enchevêtrement complexe du réseau des lumières de la foire. On aurait dit une mer de pierres dorées

Bientôt, les lumières de la foire ne furent plus qu’un point vague sur le terre ferme, et dans les yeux de Tommy, enfermé dans la bulle de savon, resplendissaient toutes les étoiles du ciel.

La lune brillait d’un éclat d’albâtre, et éclairait de ses rayons d’ivoire le ciel d’encre moucheté d’étoiles. Tommy, dans son voyage au cœur de la nuit, fut le témoin silencieux de toutes les merveilles qu’elle avait à lui offrir.

Il frôla la lune et lui rendit son sourire, il assista à la naissance d’une étoile, et à la mort d’une autre qui continua à éclairer son cœur,  il courut sur la toile de la nuit aux côtés d’étoiles filantes, il murmura son histoire à quelques galaxies. Il vit d’où naissaient les peurs grotesques des hommes au sujet de la nuit, mais il la vit aussi dans toute sa grâce, dans tout son mystère et sa majesté.

Ses yeux étaient emplis de merveilles étourdissantes.

Mais alors le soleil commença à poindre sur l’horizon.

La bulle de savon se fit vacillante. Puis sa trame aux teintes rosées se déchira.

Tommy chuta dans le gouffre de l’aurore.

 

Ses yeux s’ouvrirent brusquement.