I

La ville est en effervescence toute la journée, la Havane est une vraie fourmilière dont le flot d'activité ne tarit jamais. Les touristes prennent en photos les bâtiments fatigués aux façades qui s'écaillent sous la pression d'un soleil trop accablant, les voitures décapotables aux couleurs encore rutilantes, vestiges d'un capitalisme usé, défilent à allure moyenne et les appareils photos des touristes leur adressent des clins d'oeil qu'elles renvoient.

Je n'aime pas ce débordement, ce flot impétueux de mouvements apparemment impossible à refréner, je me sens comme un surfer bientôt englouti par la vague, et l'écume qui rentre par tous les pores de ma peau est cette bouillie immonde de morceaux de phrases prononcées dans des langues différentes.

Alors je suis comme engourdi chez moi, dans les limbes d'une chaleur épaisse que disperse parfois l'air conditionné d'un ventilateur bruyant.

Bientôt la luminosité dehors faiblit, la chaleur reste à son paroxysme pour le moment mais je sais qu'il faut sortir. Je déambule sur le bord du Malecon en tâchant de marcher moins vite que les touristes; je me sens éternel.

Le soleil a fini par disparaître et l'océan n'est plus en feu, je ferme les yeux mon visage fermé accueille les brises marines et une fraîcheur nouvelle à chaque fois.

havana

II

Tout est différent lorsque la nuit enserre la Havane. L'environnement est plus calme, les mouvements brusques se métamorphosent en glissement feutrés. On ne parle plus que l'espagnol. 

Les rues sombres sont éclaboussées par la lumière que jettent les bars et les restaurants. Oscillation entre l'obscurité et les miroitements. C'est comme un choix difficile.

Je lève les yeux, les toits des maisons définissent un espace restreint où l'on observe les étoiles. Et dans cet instant de sérénité résonne la musique comme si on l'entendait pour la première fois. Elle sort, différente, de plusieurs bars qui nous entourent, dans un restaurant de luxe à côté de moi un groupe joue au milieu des tables occupées. Je souris, personne ne s'en préoccupe.

Je continue sur le pavé irrégulier, la foule n'est plus si épaisse, et puis j'aperçois une lueur qui sort d'un grand bar et qui est comme une aura vivante. La porte est à carreaux aux vitres fumées, il faut entrer. C'est un portail vers un ailleurs proche.

Dedans la musique est envoûtante, elle liquéfie le temps, malgré moi j'avance au ralenti. Buena Vista Social Club joue un air cubain, les gens sont hypnotisés. L'ivresse enfle en moi, en cadence avec les battements de mon coeur qui s'accélèrent doucement. Les notes de El Carretero évoluent autour de nous, évanescentes, surannées, vibrantes de passion et de sueur.

Je sens l'odeur douceâtre du rhum cubain concentré dans des petits verres un peu sales et celle, plus entêtante, de la fumée des cigares havanais qui se déroule en spirales abstraites, bleutées.

Cette ville danse une histoire, cette ville chante la vie que trop peu savent entendre.