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Résumé de l'éditeur :

"- Comment s'appellent-ils, ces trois-là ?
- Steinbock, Ibbieta et Mirbal, dit le gardien.
Le commandant mit ses lorgnons et regarda sa liste :
- Steinbock... Steinbock... Voilà. Vous êtes condamné à mort.
Vous serez fusillé demain matin.
Il regarda encore :
- Les deux autres aussi, dit-il.
- C'est pas possible, dit Juan. Pas moi.
Le commandant le regarda d'un air étonné..."

Mon avis : Dans cinq nouvelles, Sartre dresse de fulgurants portraits

Dans L'être et le néant, Sartre disait : "L'homme est une passion inutile". Les cinq nouvelles contenus dans Le mur nous murmurent doucement : Et leurs actions aussi...

Cinq nouvelles très différentes dans leur thème, longueur, construction, mais qui se rejoignent sur de nombreux thème : la possibilité d'un néant, la complexité de la sexualité, la passivité, la schizophrénie, et bien sûr la mort, magnifiquement illustrée dans la première nouvelle qui donne son nom au recueil. Ce sont ici de nombreuses questions philosophiques qui sont soulevées et qui défilent sous les yeux souvent absents des personnages. Ces brefs récits m'ont surpris par leur audace, ou du moins par leur originalité : je voyais en Sartre un auteur plus classique et conventionnel (j'entends déjà les hurlements indignés de ses fans...).

Le mur, première nouvelle, raconte la dernière nuit de trois condamnés à mort d'une manière telle qu'on en a jamais vu. Avec des sens exacerbés et des descriptions impudiques, l'auteur se place dans la tête de Steinbock qui voit tout ce qui l'entoure perdre son sens et sa matérialité. Est soulevée dans cette nouvelle, ainsi que dans la dernière, la question de l'identité, de façon magistrale. Puisque Steinbock est déjà mort, tout ce qui l'entoure perd son authenticité et peu à peu s'efface, ce qu'il ressent durant cette terrible nuit est pire que la torture : son âme se détache presque de son corps étranger qui lui paraît louche.  L'extrait de cette nouvelle présenté en tant que résumé du livre est également très intéressant : le commandant le regarde "d'un air étonné" comme s'il se rendait compte pour la première que ça pouvait parler et que finalement, ça c'était vivant.

C'est en réalité quelque chose de tellement complexe qu'a écrit Sartre ici qu'il est très facile de se perdre dans les nombreuses interprétations que l'on peut voir. Je ne peux malheureusement pas vous en parler, car cela concerne essentiellement les fins des nouvelles, à la fois tragiques et comiques à leur manière. On dirait que Sartre a pris une centaine de mètres de hauteur, nous a observé telle les pathétiques fourmis que nous sommes et nous a décrit avec cynisme et ironie : regardez donc un peu comme vous êtes, ce que vous m'inspirez parfois, tas de larves. Je m'emballe, certes, mais ces nouvelles n'ont tout de même rien d'optimiste. Le personnage d'Erostrate lui même l'affirme : "Les hommes, il faut les voir d'en haut", dans une nouvelle froide et désespérée retraçant le destin d'une homme faible et perdu, la meilleure à mes yeux.

En parlant de son livre : "Toutes ces fuites sont arrêtées par un mur". Rien de plus vrai. Ce mur, l'auteur ne nous ménage pas et nous l'inflige souvent de façon inattendue, au moins violente. Elles laissent parfois présager quelques suites horribles, parfois rien du tout, peut être est-ce pire. Lisez ce livre, j'espère ne pas vous avoir découragé. Il présente des nouvelles tout à fait uniques et indispensables, un pilier pour moi de la littérature du 20ème siècle. C'est quelque chose d'indescriptible, d'immense et de désespéré, de fragile et de terrible, de réaliste et d'incompréhensible. Sartre, sous nos yeux ébahis, dissèque quelques âmes complexes ou torturés (ce qui est ici la même chose) sans nous laisser porter de gants. Terrifiant et magnifique.