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Bonjour à tous !

Bien que le concours soit terminé depuis un bout de temps déjà, et les résultats publiés il y a quelques mois, je vais quand même vous présenter ma nouvelle écrite à l'occasion du concours Etonnants Voyageurs 2014.

Voici les deux incipits qui avaient été proposés pour les participants :

TEXTE DU SUJET 1

" Ce récit commence par un râle, un lourd soupir qui s’échappe de la gorge de François-Ferdinand, le prince au sang bleu, devant un pont taillé en pierre blanche qui enjambe une rivière déjà faible, en ce matin orageux du 28 juin 1914. Nous sommes à Sarajevo, la « Jérusalem de l’Est », capitale de la Bosnie-Herzégovine, toute petite province du grand empire austro-hongrois, et l’Europe, ce matin-là, s’est réveillée paisible, assurée d’elle-même, les empires se croient toujours puissants et le vingtième siècle n’a pas vraiment commencé.

Ce récit commence au matin du 28 juin 1914, quand Gavrilo Princip, étudiant serbe, membre du mouvement anarchiste et anticlérical de la Jeune Bosnie, entre dans la ville, un revolver et deux grenades à main en poche, avec cette seule idée en tête - tuer François-Ferdinand, le prétendant au trône, et le symbole de cette occupation étrangère des terres slaves.

Ce récit commence par le bruit strident des tirs et l’odeur de la poudre. Par le sang impérial, les cris et les jurons. Quelques balles tirées à bout portant viennent, par un violent ricochet, d’inviter la Grande Histoire dans ce petit pays. Et dans le monde entier. Deux coups de revolver qui redessineront l’Europe, embraseront le monde, et inscriront la belle Sarajevo dans la terrible cartographie des horreurs du vingtième siècle.

Ce récit commence au matin du 28 juin 1914, à dix heures dix. Devant un pont en pierre blanche, un jeune homme, maigre, mal habillé, les yeux rougis de fatigue fixe une limousine noire qui avance lentement vers lui, au rythme de la parade. Il n’est plus temps de réfléchir, tout a été décidé depuis longtemps.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver…

(…) "

TEXTE DU SUJET 2

Un obus déchira le ciel telle une étoile filante et, dans un boucan d’enfer, explosa sur Verdun. Puis, comme chaque jour, les autres suivirent. Quand elle entendit l’explosion, elle sortit en hurlant de sa maison, vit la rose dessinée par l’obus et, un peu plus loin, sa fille à terre. Étonnamment blanche et seule au milieu du chaos, mais bel et bien vivante, à entendre ses pleurs. Elle se pencha, la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, sentit contre elle sa respiration. Les miracles ne sont possibles que si nous y croyons. 
Dans les yeux de l’enfant, comme dans un miroir, se reflétait la ville. Bombardée et martyrisée. La mère sentait dans son dos la chaleur de sa maison qui brûlait dans de petits craquements. — La poupée, dit alors la petite, elle est où ma poupée ? 
Tout doucement elle reposa son enfant. — Pas loin, murmura-t-elle, pas loin, juste là… Derrière le virage. 
Ce jour gris de novembre, autour d’elles, se transformait en une macabre fête païenne – le feu, la cendre, la poussière lourde formaient comme un rideau opaque et sombre. Quelques survivants essayaient vaguement de combattre les flammes, les autres, abattus, résignés, regardaient leurs maisons achever de brûler – tous étrangement calmes, comme s’ils avaient dépassé l’ultime degré de la peur. _ L’automne 1916, en la petite ville de Verdun s’annonçait comme une longue saison en enfer. — Dis, maman, on va la chercher ? 
La femme sourit à travers ses larmes – des larmes, qui n’exprimaient pas la tristesse mais quelque chose de bien plus précieux, tandis qu’elles glissaient sur son visage telles des clochettes d’argent. — On y va, dit-elle finalement.

Et elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais pas désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscur qu’était la guerre. (…)

 

J'ai choisi d'écrire ma nouvelle à partir du sujet 1. Elle n'a pas été retenue, mais ce fut sans surprise, avec un nombre total de 3621 nouvelles... Enfin, si vous voulez vous-même juger ma nouvelle, j'accepterais vos remarques avec plaisir.

 

Danilo

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver…

(…)

Des gouttes de sueur lui descendent jusqu’aux paupières, le forçant à cligner des yeux. Le contact froid de l’arme dans sa main est étrange. Il n’a jamais tiré au pistolet. A mesure que s’approche le cortège de voitures, Gavrilo s’avance. Il bouscule parfois des badauds, provoquant leurs exclamations indignées. Qu’il n’entend plus.

Ses pensées suivent un cours impétueux. Un cours qu’il ne peut refréner. Il pense à Danilo Ilić, un jeune homme récemment enrôlé dans la Main Noire. Il pense à ses yeux fuyants, emplis de peur, la veille.

Leur relation est encore fraîche et clandestine, mais il s’était pris à espérer que Danilo l’aimait. Qu’ils auraient pu s’aimer encore, s’aimer à nouveau, aussi longtemps que possible. Il tente d’oublier le teint hâlé de sa peau, saisissant contraste avec ses yeux sombres. Il tente d’oublier la douceur de ses gestes, la ligne épurée de son dos.

Cela n’aura bientôt plus d’importance.

Avant lui, Nedeljko, membre de la Main Noire, avait déjà essayé. La déflagration significative  avait été le signal pour les autres membres du parti anarchiste ; la besogne était faite. Pourtant, l’archiduc François Ferdinand n’avait pas été tué. Ni même blessé. Gavrilo l’avait croisé de loin, par hasard, alors que le prince se rendait à l’hôpital s’enquérir de l’état des blessés.

De cette improbable rencontre fut scellé le destin des deux hommes.

Le jeune homme essuie d’une main nerveuse la sueur perlant à son front. Le soleil brillait haut et fort, repoussant tous les nuages, comme s’il voulait être seul témoin du macabre spectacle qui se préparait.

Ca y est, les battements de son cœur ralentissent. Avec une arme dans sa main, il se sent invulnérable. Maître de son destin. La voiture de l’Archiduc est désormais à sa hauteur. Il fend la foule avec brusquerie et déboule, poing tendu devant lui, en face de la voiture royale. L’espace d’une seconde, ceux qui l’aperçoivent ont le souffle coupé, en suspens. François Ferdinand ne l’a pas encore aperçu. Gavrilo aurait aimé lui hurler : « Regarde-moi ! », mais il sait qu’il ne le fera pas. Il appuie sur la détente.

A la première détonation, sa main tremble. La balle ricoche contre la carrosserie de la voiture et Sofia Chotek, l’épouse du prince, s’effondre.

L’archiduc tourne enfin le regard vers lui, alarmé. Dans ses yeux ténébreux, Gavrilo aperçoit en un éclair le reflet de son amant. Pendant un instant, toutes ces certitudes vacillent. C’est assez pour qu’un homme, réagissant promptement, s’élance vers lui. Les deux hommes roulent dans la poussière. Sous l’effet de l’adrénaline, Gavrilo parvient à se relever et aperçoit l’archiduc en train de descendre de la voiture. Le jeune  homme ne prend pas la peine de respirer, et tire. Du sans s’écoule alors à flot d’une plaie dans le cou du prince.

Il sait qu’il a réussi. Avec ses dents, il brise sa capsule de cyanure, et l’infâme liquide se répand dans sa bouche. Le goût est atroce. C’est comme si on lui coulait de l’acide dans la gorge. Gavrilo titube, et pour la deuxième fois, chute sur le sol. Son corps est violemment secoué de convulsions. Un cercle s’est formé autour de lui.

Dans un ultime soubresaut, il régurgite alors le peu de nourriture avalée ces derniers jours, et, du même coup, le poison. Ses yeux pleurent de rage et de douleur. Il sait ce que cela signifie. Le cyanure n’aura plus aucun effet sur lui.

Dans un ultime élan désespéré, il tente de relever sa main tremblante, toujours crispée sur le pistolet, et de diriger le canon vers son visage.

Un violent de coup de pied au poignent envoie valser l’arme à plusieurs mètres de là. Des mains ferment l’empoignent et le forcent à se relever. Dans son délire hurlant, Gavrilo a l’impression que ce sont les mains innombrables des suppôts de Satan qui cherchent à l’entraîner dans les profondeurs de l’enfer.

 

La voiture file à une allure déraisonnable à travers les étroites rues de Sarajevo, soulevant des nuages de poussière sur son passage.

Sofia Chotek multiplie les efforts pour ne pas hurler de douleur. La balle n’a faite que traverser la hanche droite, mais brisant une côte au passage. Les yeux plissés par la concentration, assis à côté d’elle, le médecin recoud la plaie en tâchant d’ignorer les cahots incessants de la voiture.

Pour la fracture, il ne peut rien faire. Le temps fera son œuvre.

-         Quelle bande d’imbéciles, grogne Sofia entre ses dents serrées. M’envoyer un homme aussi jeune, aussi inexpérimenté... Il aurait pu échouer une deuxième fois, comme son compagnon avant lui !

-         Cela aurait pu être pire, votre Altesse, lui souffle le médecin.

Sofia Chotek ne pouvait pleinement prétendre à ce titre, mais c’était un plaisir qu’elle s’octroyait sans remord avec son personnel le plus rapproché. Depuis sa plus tendre enfance,  elle voulait être plus que ce qu’elle n’était. Son mariage avec l’archiduc François Ferdinand en était l’accomplissement.

En effet, Sofia était à l’origine de rang inférieur au prince. Leur mariage portait d’ailleurs un nom : morganatique, nom qu’elle avait par la suite appris à haïr. Les gens prononçaient ce mot avec dédain et jalousie, quelle que soit leur classe.

-         Ne pourrions-nous pas accélérer ? s’énerve Sofia, anxieuse.

Tout s’était déroulé trop simplement. On avait feint d’emmener  Sofia dans sa demeure, pour qu’on puisse la soigner et pour son repos, au calme. Dans le tumulte de l’action, personne n’y avait trouvé quelque chose à redire.

Désormais, la voiture filait à vive allure, s’éloignant toujours plus de ce que la princesse voulait fuir.

La vie aux côtés de l’archiduc s’état faite insupportable. Elle avait cru que ses soucis s’envoleraient à l’instant de son mariage avec François Ferdinand ; grossière erreur. Les gens la dédaignaient. Elle ne pouvait plus aller nulle part  sans que les gens ne la dévisagent de manière désagréable.

« Les aiguilles ». C’est ainsi qu’elle avait décidé de les surnommer.

Leur regard glacé qui atteignaient son corps à la merci de tous tels des pics acérés. Il lui semblait que son corps en comptait les multiples cicatrices brûlantes. Sa vie s’était faite enfer. Lorsqu’elle avait commencé à évoquer ce problème à son mari, il lui avait paru changé. Différent. Il lui avait répondu de manière tranchante, presque agressive.

Elle avait alors insisté, et il s’était fait violent. Cette fois, les contusions en étaient visibles sur son corps.

Elle avait par la suite tenté de se suicider. Plusieurs fois. Mais à chaque fois, ses mains tremblaient faiblement, ses yeux devenaient humides. Et puis son mari s’en était aperçu. Il l’avait donc forcé à rester cloîtré dans sa chambre, dont le contenu avait été minutieusement contrôlé. Elle ne sortait qu’à de rares occasions, lors de défilés, de réceptions ou de bains de foule. Et les aiguilles lacéraient toujours son corps. Avec l’aide de son médecin, elle avait donc planifié son évasion. Un nouveau départ, une nouvelle vie.

-         Voilà, c’est terminé, annonce celui-ci, visiblement encore plus soulagé que Sofia. Il essuie une dernière fois la plaie à l’aide d’un tissu imbibé d’alcool.

Sofia soupire longuement. Ca y est, elle est libre. Pourquoi donc cette troublante impression qu’un étau enserrait sa poitrine ?

Elle avait fait appel à Dimitrijević car elle savait qu’elle ne lui était pas insensible. Originaire de Belgrade, capitale de la Serbie, elle l’avait côtoyé durant une longue partie de sa jeunesse. Elle savait qu’il avait toujours désiré entrer dans l’armée, mais ignorait tout de ce qu’il était devenu. Etant son seul contact à l’extérieur du pays,  elle n’avait pas tardé à l’appeler et à lui exposer la situation. Il semblait occuper une place importante désormais car, sans qu’elle ne sache trop pourquoi, il avait rapidement accepté. Cette affaire avait même semblé l’arranger. Il lui avait expliqué qu’il enverrait ses hommes pour faire le travail.

 

Danilo Ilić regarde le sol. Le mouvement régulier et hypnotique de ses pas lui permet de se perdre un peu. D’oublier la situation dans laquelle il se trouve.

Il a entendu les coups de feu. Et Gavrilo ne s’est pas rendu au point de rassemblement. Le soleil capte un reflet sur sa joue, qui descend lentement. Qui tombe, et se brise sur le sol.

 Là, tout de suite, Danilo ne sait plus où il en est. Ni où sont les autres. Peut-être qu’ils sont partis, ou qu’ils le cherchent.

Cette perspective esquisse un sourire faible sur ses lèvres. Il sait bien que c’est impossible. Les gens ont toujours été indifférents envers lui.

Et tout cela à cause de quoi ? Hier, Gavrilo lui avait expliqué pourquoi ils étaient là. Un conflit entre nations, selon certains dires. L’archiduc était la cible idéale. Quelque chose comme ça.

C’est ce qu’on leur avait dit.

 

Gavrilo Princip tente difficilement d’ouvrir les yeux. La douleur est insoutenable. Des milliers de marteaux semblent s’entrechoquer dans son crâne.

Un néon blafard éclaire la pièce exiguë dans laquelle il se trouve. Face à lui, plusieurs hommes, qu’il ne parvient pas à compter. Il devine également une présence à côté de lui. A en juger par sa respiration rauque, Gavrilo pense qu’il s’agit de Nedeljko, membre de la Jeune Bosnie ayant  tenté d’assassiner l’archiduc avant lui. Les hommes qui leur font face parlent dans une langue étrangère, sans doute celle de la Bosnie-Herzégovine. Ils sont agités, ils parlent fort, plusieurs à la fois.

Des liens enserrent ses mains, le forçant à rester assis sur ca chaise. Il sait qu’il va être interrogé. Brutalisé. Torturé. Tué. Mais il ne dira rien.

Il devine que l’enjeu est trop important.

 

Danilo est dans un état de transe. Ses pensées divaguent. Il pense à son père, qui l’a renié à cause de son homosexualité. Qui l’a forcé à entrer dans la Jeune Bosnie pour ne plus avoir à lui faire face. Il pense aux yeux indifférents, haineux parfois, de ses camarades. A leu moquerie, leur geste obscène, leur brutalité.

Une voix autoritaire l’interpelle soudain.

Brusque retour à la réalité, comme on émerge de l’eau.

Il est seul dans la rue. Une patrouille composée de deux hommes en uniformes s’approche de lui.

Il ne tremble pas. Son cœur bat une cadence étrangement calme…

 

Télégramme de Isak Aleksije, policier en fonction, Sarajevo

A Kirilo Ljuban, chef de la police,  Sarajevo

 Les deux interpellés répondant au nom de Gavrilo Princip et de Nedeljko Čabrinović n’ont transmis aucune de leur information concernant la nature de leur activité.

En revanche, un homme a été interpellé ce matin, par hasard, répondant au nom de Danilo Ilić. Il est un membre actif de la Jeune Bosnie, organisation terroriste serbe, dirigée par le responsable des services secrets serbes, le colonel Dragutin Dimitrijević, ce même organisme terroriste dont font partie les deux terroristes ayant tenté d’assassiner ce matin l’archiduc François-Ferdinand. Danilo Ilić a révélé tout ce qu’il savait sur l’organisation. Les armes en possession des terroristes auraient été fournies par le gouvernement serbe. Si une telle information se révèle véridique, vous savez tout autant que moi l’ampleur des conséquences que cela aurait sur le pays.

Je reste à votre disposition.

 

… Si ce récit commence par un râle, l’odeur de la poudre et le bruit strident des tirs, il se termine par un mot. Une larme. Une révélation.

Puis il y eut la guerre. Le sang, la mort.

Les déflagrations des baïonnettes dans le silence et le froid de la nuit. Des millions d’hommes qui ne reverront jamais ceux qu’ils aiment. Des marches silencieuses. Du noir.

Et ce fut la fin.