Un concours avait été organisé par le Monde des Ados et parrainé par Timothée de Fombelle. Evidemment, j'y ai participé, ainsi que 680 candidats !

Le sujet était le suivant : écrire la suite de ces deux phrases écrites par Timothée de Fombelle.

"Le vélo rouge quitta le soleil d'été et s'enfonça dans le tunnel, sous la voie ferrée. Jeanne roula quelques instants sans rien voir mais, à la sortie, elle ne reconnut ni la brume glacée, ni le paysage, ni la foule apparue autour d'elle, et encore moins le cheval au triple galop qui, entre ses jambes, avait remplacé son vélo ......"

Et voici donc ma nouvelle :

Le vent sifflant dans ses oreilles, les cuisses serrées sur la croupe du cheval,  Jeanne voyait un décor inconnu et fantastique défiler à une allure vertigineuse autour d’elle.

 Où avait-elle donc appris à faire du cheval ?

 Elle tira les rennes de son cheval, qui s’arrêta en hennissant, et posa pied à terre.

 Autour d’elle, dans un tourbillon d’odeurs et de couleurs, les époques et les ethnies, si légendaires soient-elles, se chevauchaient dans un ensemble harmonieux. Des femmes de haute classe en robe médiévales se pavanaient dans les rues dallées, entre les maisons en colombages, tandis que quelques bourgeois à la mode napoléonienne pénétraient dans un bar branché où résonnait de la musique disco. Mais ce n’était pas le plus surprenant. Non loin de Jeanne, un petit groupe de nains chahutait en se lançant de fortes bourrades dans le dos, et deux Elfes s’exerçaient au tir à l’arc sur une botte de foin.

 -       Où suis-je donc arrivée ? murmura Jeanne, abasourdie.

 La vie ici, si étrange fût-elle, se déroulait normalement, comme si Jeanne avait parfaitement sa place dans ce monde étrange.

 -       Madame !

 Jeanne se retourna. C’était bien elle qu’on hélait !

 -       Madame ! répéta un jeune Elfe qui arrivait en courant, essoufflé, dans sa direction. Le mage Ilphrinn désire vous voir. C’est urgent !

 -       Mais… balbutia Jeanne, confuse. Je ne vous connais pas, et encore moins ce mage Elrin…

 -       Ilphrinn, corrigea l’Elfe. Faites-moi confiance. Suivez-moi.

 Docile, l’esprit embrouillé mais rassuré par l’aura de bienveillance qui émanait de l’Elfe, Jeanne le suivit, tenant toujours son nouveau cheval par la bride.

 Ils arrivèrent bientôt devant une grande bâtisse en pierre, une des plus belles maisons que Jeanne n’ait jamais vue. Un petit portail blanc en bois permettait d’accéder au jardin qui était, pareille à la maison, à l’image même de ce monde. Les modes de jardineries s’entremêlaient toutes ensembles : japonaises, anglaises, françaises et de nombreuses autres encore. Le jardin était parsemé d’abondants petits arbustes taillés en formes extravagantes, de rhododendrons fleuris aux riches couleurs comme le bleu, le rouge ou le violet, d’une fontaine en marbre blanc d’où jaillissaient  des dizaines de jets d’eau, de ponts de pierre brute s’élançant au-dessus d’une mince rivière qui sinuait dans le jardin, de quelques bonzaïs qui apparaissaient par-ci par-là, et de massifs de pivoines et de lilas en fleurs. Quant à la maison, elle s’accordait parfaitement au jardin avec sa structure désordonnée et ses nombreux matériaux utilisés. L’agencement principal en pierre était cerné de plusieurs tours effilées en bois, et surmontée d’un toit d’ardoise polie. Les vitres étaient toutes diversifiées, allant de la meurtrière à la baie vitrée, de la lucarne aux vitraux.

 Une jeune écuyère se précipita vers Jeanne et prit les rennes de son cheval. L’Elfe Nerwen poussa le petit portail blanc, et Jeanne pénétra dans le jardin évoquant celui d’Eden. Des papillons aux ailes diaphanes voletaient sans crainte autour des nouveaux arrivants, âmes vagabondes venues se réfugier sur ce paradis terrestre.

 Le mage Ilphrinn les attendait sur un banc de pierre, fumant tranquillement une longue pipe de bois.

 -       Bonsoir Jeanne, dit-il posément. Je t’attendais.

 D’abord stupéfaite, Jeanne explosa :

 -       Comment ça vous m’attendiez ? C’est donc à cause de vous que je suis ici ? Où suis-je au juste ? Et pourquoi ?

 Ilphrinn tira une longue bouffée sur sa pipe.

 -       Je vis dans un monde calme, j’ai donc l’habitude de répondre à une seule question à la fois. Mais tu es une exception, je peux donc faire un écart à la règle. Tout d’abord, non, ce n’est pas à cause de moi que tu es ici. Disons que… je savais que tu arriverais. Ensuite, tu es en Malësia, un monde parallèle à celui que tu habites, qui abrite de nombreuses espèces que ton monde ne possède pas. C’est un monde libre, personne ne le gouverne… Quant à ta dernière question, cela remonte à plusieurs années, lorsqu’un jeune guerrier, né d’une famille pauvre, voulut gouverner ce pays, en devenir le maître. Les mages les plus importants de Malësia, ne sentant pas toute la haine qui habitait le cœur de ce jeune homme, lui refusèrent catégoriquement en lui riant au nez. Ils manquèrent de délicatesse envers ce cavalier et, pire encore, ils lui manquèrent de respect. Blessé dans son orgueil, en colère contre ce monde, il disparut. Personne ne sut où il alla, mais il revint deux ans plus tard, plus fort que jamais. On disait qu’il pratiquait une espèce de sorcellerie maléfique et contre-nature, surpassant en touts points la puissance de la magie que les mages avaient adoptée en ce monde. Certains se mirent à l’appeler « Magie Noire ». Il revint donc, hanté par une seule et ferme intention : s’approprier ce monde. Jeanne, as-tu remarqué cette brume glacée à ton arrivée ? Elle s’estompe dès que le soleil apparaît, mais celui-ci se fait de plus en plus rare. C’est un des nombreux signes qui montrent son ascension au pouvoir. Tous les obstacles, quels qu’ils soient, ne sont que de misérables fétus de pailles face à lui.

 -       Mais que viens-je donc faire là-dedans ? l’interrompit Jeanne. Je n’ai absolument rien demandé, et les révolutions ont tendance à me donner des maux de ventre…

 Malgré ses questions, Jeanne sentait que quelque chose venait de se passer. Elle sentait qu’elle avait sa place dans ce monde, mais elle voulait savoir pourquoi.

 Ilphrinn la contempla un long instant sans rien dire. Il avait arrêté de tirer sur sa pipe et l’avait posée sur le banc, près de lui.

 -       Un de mes lointains ancêtres lisait dans les étoiles. Il faisait parvenir au peuple ses messages célestes. Un jour, il lut dans les étoiles une terrible prophétie, teintée néanmoins d’une légère lueur d’espoir. Celle-ci annonçait la fin probable de notre monde. Mon ancêtre lança un appel aux dirigeants de toutes les villes principales de Malësia, et étant quelqu’un de très populaire, une foule impressionante de personne répondit à son appel. Il répéta alors en public, sur une grande place, ce que lui avait prédit la prophétie. Epouvanté, refusant de croire une pareille ignominie, le peuple en colère le jeta dans un des cachots les plus obscurs d’Arodec, une prison terrible réservé aux assassins les plus dangereux, où il y mourût. Les réactions des gens face à l’impossible sont souvent étranges. Ils ferment les yeux et continuent à faire de beaux rêves, tandis que des nuages menaçants s’élèvent sur eux…

 Ilphrinn laissa planer un silence, que Jeanne ne put s’empêcher de briser au bout de quelques instants.

 -       Mais quelle était donc cette faible note d’espoir que votre ancêtre avait lu dans la prophétie ?

 Un sourire presque triste étira la commissure des lèvres d’Ilphrinn.

 -       Tu ne le devines donc pas ? C’était… toi.

 Le cœur de Jeanne manqua une pulsation. L’air quitta entièrement ses poumons, et sa cage thoracique se comprima. Imperturbable, le mage continua.

 -       La prophétie annonçait clairement qu’un jeune être, venu d’un monde parallèle au nôtre, arriverait en Malësia durant l’ascension du tyran. Ce jeune être ne connaîtrait pas notre monde, pourtant lui seul pourrait le sauver. La prophétie précisait aussi que tu arriverais durant la période de pleine lune. Alors, depuis que je suis mage, je guette ton arrivé durant cette période. Avec ton air totalement perdu, ce matin, Nerwen n’a eu aucun mal à te repérer…

 Jeanne ne trouva rien à dire. Cela semblait si improbable, mais finalement si réel. En revanche,  elle ne concevait pas comment elle pourrait sauver ce monde. Elle ne possédait aucun pouvoir, ni même aucun talent –sauf celui qu’elle s’était découvert ce matin, qui consistait à savoir faire du cheval -, alors comment pouvait-elle arracher un monde qu’elle ne connaissait même pas des griffes d’un redoutable tyran ?

 -       Je comprends ton désarroi, reprit le mage d’une voix douce, comme s’il lisait dans ses pensées, et je suis moi-même dans l’incapacité de répondre à tes questions, mais j’ai la certitude profondément ancrée en moi que le destin nous fournira des réponses le moment venu. Laissons donc les évènements suivre leur cour.

 Quelque peu rassérénée par ces paroles, Jeanne reprit contenance.

 -       J’ai quelque chose pour toi, lui confia Ilphrinn.

 Il ouvrit sa main ridée, découvrant sur sa large paume un talisman d’une couleur orange flamboyant, qui rappela à Jeanne les couchers de soleil qu’elle observait, chaque soir, du haut du septième étage de son immeuble.  Un grand M était gravé dessus, autour duquel venait s’entortiller un long dragon.

-       La lettre M, expliqua le mage, est l’initiale de Malësia, et le dragon qui l’entoure est synonyme de puissance. Surtout, ne perds pas ce talisman ; il te permettra de revenir dans notre monde. Il suffit que tu te trouves à l’endroit où tu as précédemment « disparu » de ton monde, et que tu penses très fort à quelque chose dont tu te souviens, ou qui t’a marquée, ici, en Malësia.

 Le mage lui tendit le talisman, et après quelques instants d’hésitations, Jeanne le prit et le serra fort entre ses doigts fins.

 Reviendrait-elle dans ce monde ? En tous cas, elle le désirait. Elle se sentait mieux ici que dans le monde qu’elle avait quitté quelques heures auparavant.

 -       Bien, annonça Ilphrinn. Il me semble t’avoir tout dit, aussi serait-il bon que Nerwen te fasse visiter la ville, pour que tu repartes de Malësia avec une bonne impression.

 -       Cela sera sans doute le cas, affirma Nerwen qui arrivait justement. Et je me ferais un plaisir de te guider.

 Jeanne rougit presque. Ce Nerwen semblait bien sûr de lui. Malgré tout, elle se laissa guider, et comprit que Ilphrinn et son apprenti ne l’avaient pas dupée. Vail (c’était comme ça que la ville se nommait) était magnifique de splendeurs et de richesses. Elle était composée de plusieurs esplanades, accrochées au flanc d’une immense montagne, toutes avec des maisons différentes. Les esplanades étaient traversées par une longue cascade qui scintillait au soleil.

 Après avoir parcouru toute la ville aux côtés de Nerwen, et au moment du coucher de soleil, l’apprenti emmena Jeanne sur une place qui offrait une vue à couper le souffle sur la vallée d’en face. Lorsque le soleil disparut derrière l’horizon, Jeanne s’évanouit avec lui, laissant Nerwen légèrement stupéfait.  Malgré tout, il sentait que tout cela était le début d’une aventure. D’une grande aventure…

 

 

 

-       Madame ! Madame !

 Un homme était penché sur Jeanne, apparemment affolé. Il faisait sombre. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Jeanne reconnut le tunnel sous la voix ferrée. Un doute affreux commença à s’emparer d’elle.

 -       Madame ! Vous êtes réveillée ! Oh, je suis désolé, je ne vous avais pas vue, madame !

 Jeanne reconnut son vélo rouge à quelques pas d’elle, et une voiture sombre juste devant sa tête. Elle s’était fait renverser.

 « Oh non, ne me dites pas ça… »

 -       Suis-je restée longtemps inconsciente ? demanda-t-elle, n’acceptant pas l’idée que tout cela n’avait été qu’une illusion.

 -       Quelques minutes, répondit l’homme. Etes-vous sûre que ça va ?

 Alors, Jeanne ouvrit sa main, découvrant sur sa paume un talisman d’une couleur orange flamboyant, qui lui rappela un coucher de soleil.

-       Oui, soupira Jeanne, un grand sourire aux lèvres et sur le cœur. Tout va très bien