Un concours de nouvelles avait été organisé par Booknode (un site de lecture et communauté littéraire en ligne), auquel j'ai participé. Le thème était simple :

" Le concept : Un jour à...la ville de votre choix!

Votre texte fera référence à une ville, réelle ou imaginaire, dans le passé, le présent ou le futur.

Ces textes peuvent être de tous genres et on fait appel par ce concours à tout votre talent et toute votre créativité. "

Tenté par cette nouvelle opportunité d'avoir recours à mon imagination, je me suis lancé dans l'écriture de cette nouvelle. Je n'ai pas malheureusement pas gagné, mais j'ai faillis y parvenir.

Ma nouvelle est la suivante :

Un jour à… La Havane.

 Automne 2045

 Le jet privé noir, rutilant, se posa doucement sur le tarmac après avoir survolé l’avenue du Malecon qui borde La Havane, capitale de Cuba, mon pays natal. Cela faisait désormais trente ans que je n’y avait pas mis les pieds. Un étrange sentiment mêlé de nostalgie et de crainte s’insinuait en moi.

Malgré la saison automnale, la chaleur était sévère et lourde d’humidité. Le ciel brillait d’un bleu limpide, d’un bleu qu’on voyait rarement au-dessus des gratte-ciels parisiens. Pourtant, c’était là-bas que j’avais trouvé ma voie.

Il y a trente ans, la vie cubaine à La Havane me paraissait dénuée du moindre avenir. Je ne sortais que très rarement, les autres jeunes de mon âge me méprisaient, et je passais mes journées entières à travailler pour aider mon père et ma mère. Comme logis personnel, je n’avais qu’une maigre mansarde qui me servait de chambre, au mobilier lapidaire et au plancher grinçant. Pour vivre, nous n’avions qu’une maigre plantation d’avocats, que nous allions vendre, mon père et moi, tout les matins au marché pour avoir  de quoi subsister chichement. A l’âge de quinze ans, sans amis, sans aucune culture, je me sentais haï de tous, en particulier de mon père et de ma mère. Réalisant que je n’avais aucun avenir sur cette terre qui me semblait maudite, je pris clandestinement un avion. Il m’amena en France. La vie à Cuba m’avait beaucoup appris, je sus me débrouiller très vite dans ce nouvel environnement. Suivre des cours à la faculté ne fut pas un obstacle insurmontable pour moi. Je finis par ouvrir un petit cabinet de psychologie non officiel dans la banlieue parisienne. Celui-ci devint lentement populaire par le bouche-à-oreille. Aujourd’hui encore, je n’arrivais pas à réaliser la chance que j’avais eue. J’avais traversé des moments difficiles, franchis des étapes éprouvantes, mais maintenant j’étais là, entier, et je m’apprêtais à rendre visite à mes parents que j’avais fuis il y a trente ans de cela.

Finalement, c’était peut être ça le destin. La grande roue de la vie nous ramenant sans cesse vers le passé, notre passé, tel le ressac des vagues ramenant incessamment son écume sur le rivage.

Je m’avançais presque machinalement vers le centre de la Havane. Un inquiétant silence y régnait. Aucun bruit ne parvenait à mes oreilles, comme si la ville entière s’était endormie. Comment cela était-il possible ?

Inexorablement, au fur et à mesure que j’avançais, une peur indicible me gagna. Je ne sus d’où elle venait, ni qui elle était, mais elle s’accrocha à moi comme une sangsue sur ma peau.

Lorsque j’atteignis les premiers immeubles, je constatais, à mon grand désarroi, que les rues étaient entièrement vides. Rien n’avait changé, mais je ne reconnaissais plus ma ville. Les immeubles, délabrés pour la plupart, étaient toujours là, mais il manquait l’essentiel.

Où était donc passé l’agitation tumultueuse et joyeuse des rues ? Qu’étaient devenues les antiques voitures qui lâchaient sans cesse une fumée âcre de leur pot d’échappement ? Où se trouvaient les enfants qui s’amusaient ensemble au milieu des ruelles? Qu’étaient devenues les senteurs exotiques et parfumées de la ville, ma ville ?

En regardant attentivement sur la façade des bâtiments, je remarquais que certains étaient criblés par des marques de balles. Un frisson imperceptible me parcourut l’échine. Comment pouvais-je expliquer la raison de ce phénomène totalement absurde ?

Soudain, je remarquais au bout de la rue un homme torse nu qui errait, seul, tel un spectre tombé dans l’oubli. Sentant les battements de mon cœur doubler de cadence, je le hélais.

-       Senior !

Il se retourna brusquement, me dévisagea avec horreur et détala à toutes jambes. D’abord stupéfait par sa réaction, je restai prostré, incapable du moindre mouvement, puis, réalisant qu’il était sans doute ma seule chance d’y voir plus clair dans cette sombre situation, je me mis à courir le plus vite possible pour essayer de le rattraper. A peine cent mètres plus loin, il avait déjà disparu de mon champ de vision.

Je poussai un juron. Mais que se passait-il donc ici ?

Cette totale incompréhension me plongea dans une colère sourde et dans une angoisse incontrôlable. Je me mis à tambouriner à toutes les portes  comme un possédé, dans l’espoir d’une réponse.

Alors que je m’apprêtais à cogner à la porte d’une petite maison, une vieille dame ouvrit sa porte, me tira fortement par le bras à l’intérieur de sa maison et poussa sa porte d’un violent coup de pied. Elle se mit à me sermonner comme elle l’eût fait à son propre enfant, dans un espagnol hâtif et compliqué. Voici à peu près ce que je compris :

-       Vous êtes fou de faire autant de bruit ? Vous voulez ameuter tous les mercenaires pour qu’ils vous attrapent ? Non mais ça alors, la jeunesse ! Et les autres gens, vous y pensez ? Ils auraient pus les attraper ! Si vous voulez vous faire prendre, allez les voir directement, sans mettre en danger la vie des Havanais ! Pas besoin de…

-       Madame, la coupais-je calmement mais néanmoins fermement, rassuré par le fait qu’il y avait au moins une personne vivante et en bonne santé dans cette ville.  Je viens d’arriver ici par avion il y a quelques instants, je ne sais pas du tout de quoi vous parlez. Il y a trente ans que je n’ai pas mis les pieds sur cette terre, j’aimerais que vous m’expliquiez ce que tout ceci veut dire. Qui sont ces mercenaires ? Pourquoi n’y a-t-il personne dans la ville ?

Elle plaqua ses mains sur sa bouche, dans une mimique de terreur.

-       Vous voulez dire que… Vous n’êtes pas au courant de ce qui se passe ici ?

Elle ne me laissa pas le temps de répondre, puis reprit :

-       Seigneur Dieu ! Il faut donc que je vous explique… C’est si terrible…

Un flot de désespoir la submergea. Elle se mit à sangloter. Désemparé, je l’accompagnai dans sa cuisine équipée d’un ameublement spartiate. Je l’installais sur son rocking-chair.

-       Je vous en prie, suppliais-je, racontez moi. Je ne comprends rien du tout à ce qui se passe ici, c’est très angoissant. Je suis né ici, voyez-vous.

Elle renifla un grand coup, se moucha et essuya ses larmes.

-       Pardonnez-moi, s’excusa-t-elle, mais la situation dans laquelle nous vivons est si atroce… S’il y a trente que vous n’êtes pas venu ici, vous saviez donc que les Etats-Unis avaient fait un embargo contre nous, et qu’ils menaçaient les autres pays de leur faire subir le même sort s’ils s’avisaient de nous aider, financièrement ou économiquement.

J’acquiesçais, la mine grave et pressentant le pire.

-       Cuba, notre cher pays, est donc inexorablement tombé dans le déclin, sans que nous puissions rien y faire. Cela a été horrible. L’Amérique le pressentait, ils en ont donc profité pour s’immiscer dans la politique de Cuba et ils ont fini par se l’approprier…

Une larme silencieuse coula sur la joue de la vieille femme.

-       Ce jour-là, à… la Havane, je m’en souviendrais toujours. Ils ont débarqué, des mercenaires surentraînés, capturant les hommes, tuant les femmes et les enfants. Dans les rues coulait une rivière de sang pourpre, qui a mis plusieurs mois à disparaître. Ils embarquaient les hommes qui leur servaient d’esclaves, on ne sait pour quelle destination, ou ils les laissaient là, sous surveillance, pour cultiver des produits tropicaux dans des économies de plantation. On se serait cru au dix-neuvième siècle, pendant la traite négrière. L’horreur humaine ne connaît aucune limite. Les habitants de La Havane et de Cuba se sont fait de plus en plus rares. Aucune résistance n’a été tentée, aucun pays ne nous est venu en aide. Le désespoir s’est abattu sur notre peuple.

Je compris alors pleinement l’étendue du désastre. La Havane, celle que j’avais fuis, celle que j’avais bannie de mon cœur, avait disparu, et déjà je regrettais. J’étais parti de mon pays, j’avais quitté ma famille pour trouver un meilleur environnement, gagner de l’argent et être heureux. Mais je n’avais pas compris la réelle définition du mot bonheur. J’avais oublié ma famille, j’avais oublié ma ville, j’avais oublié mon pays. Mes parents avaient-ils au moins survécu à cette catastrophe ? Peut être, sans doute même, m’avaient-ils oublié eux aussi.

-       Madame, murmurai-je doucement, vous ne pouvez pas imaginer l’étendue du deuil que je porte en moi, et j’ai vraiment besoin que vous répondiez à ma question. Avez-vous connu Monsieur ou Madame Aguilas ?  Savez-vous ce qu’ils sont devenus ?

La vieille dame me regarda d’un air triste, puis répondit.

-       Décidément, mon pauvre homme, la misère semble vouloir s’abattre sur vous. Je les connaissais effectivement. Ils avaient un fils, ou une fille, qui a disparu on ne sait comment.

Elle s’interrompit, me dévisagea puis remarqua :

-       Vous êtes tout pâle. Vous allez bien ?

Je passais ma main sur mon front, il ruisselait de sueur.

-       Oui, ça va, répondis-je, pas vraiment sûr de ma réponse, ne vous en faites pas. Continuez, je vous prie.

-       Les parents l’ont donc recherché pendant des mois, abandonnant leur travail, lançant des avis de recherche… En vain. Mme Aguilas, la mère, folle de chagrin, est morte quelques mois après la disparition de son fils. Quand au père, n’ayant pas la force de supporter la perte des deux êtres qui lui étaient les plus chers au monde, il s’est suicidé le lendemain. On n’a jamais su ce qui était arrivé au petit. Etes-vous sûr d’aller bien ?

 

 

 

 Marcher.

Se concentrer sur sa marche.

Ne penser à rien d’autre. Ne pas penser à mes parents que j’avais trahis, fuis, et qui étaient morts par ma faute. Ne pas sentir sur ses épaules le poids de la mort, par notre faute, de ceux qui nous ont mis au monde, qui nous ont permis de vivre.

Marcher. Fuir ce pays, fuir mon passé. Fuir ma vie.

J’étais partis chercher dans cette ville le bonheur, un pardon, j’y avais trouvé la mort, le désespoir.

Alors que le jet apparaissait au bout de la rue, un bruit me fit lever la tête. Un attroupement d’hommes étrangement affublés était réunis autour du jet. A mieux y regarder, je constatai qu’ils étaient armés et vêtus tout de noir.

« Des mercenaires, devinais-je. »

Ils traînaient péniblement un homme par le bras. Il me semblait reconnaître cette chevelure, et cette chemise, aussi. Atterré, je pus constater qu’il s’agissait de mon pilote. Ils lui demandaient sans doute des informations.

Leur visage était marqué par de profondes cicatrices. J’entendis un des hommes aboyer au pilote.

-       Où est allé le propriétaire de ce jet ? Le stationnement d’avion dans ce pays est devenus illégal, vous pouvez être considéré comme des terroristes !

Doucement, comme dans un rêve, je vis le chauffeur du jet lever les yeux dans ma direction.

 

Oui, la fin est assez mystérieuse... :) Qu'en avez-vous pensé ?