En 2013, "laissez galoper votre imagination à travers l’Europe" !

Le concours de nouvelles Etonnants voyageurs relance cette anné son concours de nouvelles, avec pour marraine Carole Martinez qui est lauréate du Goncourt des lycéens 2011. Pour y participer cette anné, voici l'adresse du forum concerné : http://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article8962

J'ai participé l'année dernière à ce concours, et il m'a beaucoup plus ! Ma nouvelle n'a pas été sélectionnée, mais en même temps les chances étaient minces avec environ 3200 candidats. Cela ne m'a tout de même pas empêché de goûter au plaisir fin d'écrire, de continuer l'un des deux incipits proposés par François Place l'année dernière. Les voici :

Sujet 1 :

Kosmas rencontrait des Amazones pour la première fois. Assis sur les genoux, les mains posées à plat sur le sol, il attendait. La poussière et l’odeur âcre des montures lui piquaient les narines. De temps à autre, il essuyait d’un revers de manche la sueur qui perlait à son front, sans parvenir à chasser le bourdonnement de la foire ni la chaleur accablante sur ses épaules.

La totalité de ses marchandises tenait sur un tapis usé : les maigres richesses d’un “pied poudreux” encore novice, au tout début de sa vie d’arpenteur du désert. Mais la fortune ne sourit qu’à ceux qui la tentent. Son oncle, par exemple, avait commencé avec beaucoup moins que ça, et maintenant c’était un riche négociant qui conduisait des caravanes de trois cent têtes jusqu’à la mer Noire.

Regroupées derrière une double rangée de peaux de loups bleus étalées en demi-cercle, les Amazones attendaient, elles aussi… Leurs petits chevaux, taillés pour la course, tapaient du sabot en fouettant les mouches à coups de queue énervés. Celle qui lui faisait face, assise en tailleur et les mains jointes, le regardait sans le voir, toute entière plongée dans l’ombre de cet arbre gigantesque qui l’abritait avec ses compagnes. Kosmas la vit se pencher pour écouter un chuchotement de sa voisine, et, tandis qu’elle redressait vivement la tête en balayant sa chevelure du bout des doigts, il eut le temps d’apercevoir qu’il lui manquait l’oreille droite. Soudain elle se leva et vint s’accroupir devant lui. Elle s’empara sans un mot d’un fin collier de cuir qu’il avait disposé près d’une gaine de couteau en corne, et l’éleva entre le pouce et l’index. Au bout du collier tournoyait un pendentif, un petit serpent d’or.

« Que veux-tu en échange ? » demanda-t-elle dans sa langue rude.

 

Sujet 2 :

Lou Ho se penche vers son maître.

– Fais aussi vite que possible ! ordonne ce dernier en reposant le pinceau. D’ici deux heures, tout le pays sera noyé dans le brouillard. Je compte sur toi !

Il roule la lettre achevée dans un étui de cuir qu’il tend au jeune serviteur.
Lou Ho serre l’étui dans sa ceinture et salue son maître une dernière fois. Il enjambe le balcon de bois, s’agrippe d’une main ferme à la corde lestée d’un panier suspendu et se laisse glisser dans le vide. Un, deux, trois mouvements de balancier, il se jette sur une saillie de la falaise où il se rétablit d’un vigoureux coup de rein. Le voilà qui dévale à toute allure un sentier de chèvre longeant le précipice. Il ne lui a fallu qu’une poignée de secondes pour disparaître à la vue de son maître et s’éclipser dans la brume.
Le vieux maître soupire.
Des bruits de voix altérées par l’ascension trop rapide d’un escalier lui parviennent du fond de la pièce. Il range son écritoire, lisse les plis de son manteau de soie. Le bol de thé, sur la table, est encore fumant. Il l’enveloppe de la coupe de ses mains pour le porter à ses lèvres.
On frappe à la porte : des coups sourds, de plus en plus forts, donnés à coups de poing.
Voilà, se dit-il, c’est maintenant

 

J'ai choisis le sujet deux, c'était celui qui m'interpellait le plus. Voici la nouvelle que j'avais écrite l'anné dernière :

 

Le miroir du monde

 

Voilà, se dit-il, c’est maintenant… (...)

 

Lou Ho court à perdre haleine sur le sentier escarpé. Il lui faut faire vite. Yao Shin, son maître, a placé toute sa confiance en lui ; il ne doit pas le décevoir. Enfin, il aperçoit la cime du palais de l’Empereur. Bien qu’il l’ait déjà vu, sa beauté le heurte de plein fouet. Quatre tours partent à l’assaut du ciel, tel un défi lancé à l’ensemble de l’univers. Des joyaux en ornent les murs, tous plus resplendissants les uns que les autres. L’ascension jusqu’au palais semble infinie. Quand Lou Ho arrive enfin, il est essoufflé et sa poitrine parait recueillir des flammes. Il se force néanmoins à avancer sur le sol marbré de la cour, en passant sous une immense arche de jade. Lorsqu’ il parvient dans la salle du trône où siège le roi, il s’incline jusqu’à ce que son front touche le sol.

-       Relève-toi, Lou Ho, élève de maître Yao Shin, lui ordonne l’Empereur de sa voix tonnante, et donne-moi le motif de ta venue dans mon palais.

Lou Ho se relève en frissonnant et tend la lettre de son professeur à un valet qui le donne à son maître. Les traits du roi se crispent dès qu’il commence à lire. Son visage froid et impassible fait soudain peur à Lou Ho. Etrangement, il se sent en danger mais se force à ne pas bouger. Quand l’Empereur a fini de lire, c’est d’une voix tremblante de rage qu’il s’adresse à Lou Ho :

-       Ton maître t’a-t-il parlé de ce que contenait cette lettre ?

-       Non, je… balbutie Lou Ho, apeuré. Il ne m’en a jamais parlé.

L’Empereur semble se détendre quelque peu. Puis, il lance un ordre brusque à ses gardes et ceux-ci, dans un parfait ensemble, se ruent sur Lou Ho. C’est son entrainement qui lui sauve la vie. Le premier soldat déjà sur lui, il lui prend le bras et le tire vers lui de toute ses forces. Le coude replié de Lou Ho percute violemment le plexus solaire du garde et celui-ci, le souffle coupé, ne voit pas arriver le coup de pied du garçon qui lui brise le nez. Il tombe lourdement à terre, sans connaissance. Les gardes marquent alors un temps d’arrêt et Lou Ho en profite pour s’enfuir le plus vite possible.

Il ne prend pas la peine de courir sur le sentier qui descend du palais, au contraire, il s’élance dans le vide. Sa chute ne dure qu’une fraction de seconde. D’une main, il se rattrape à une saillie rocheuse et se laisse tomber sur une corniche, quelques mètres plus bas. Son cœur bat la chamade. Non qu’il ait peur, il se demande pourquoi l’Empereur a voulu l’attraper.

« Que peut donc contenir cette lettre ? ».

Cette question le hante durant tout le trajet de retour. Mais une certitude l’habite : son maître était en danger. Il se force à accélérer, si c’est possible. La brume commence à recouvrir le pays et bientôt, Lou Ho ne voit plus à une dizaine de mètres devant lui. Mais avant même d’entrer dans la demeure de son maître, il devine que quelque chose de grave est arrivé. La porte est ouverte. Tremblant de peur, Lou Ho entre.

 A travers la vallée se fait alors entendre un long cri de détresse. Le cri devint pleurs et l’espoir désespoir. Car celui que Lou Ho a de plus cher au monde est mort.

 Les larmes de Lou Ho reflètent la tristesse, mais aussi la rage. Rage envers l’Empereur et son attitude énigmatique, mais rage aussi envers son maître qui l’a abandonné sans explications. Il regarde son maître qui, pour une fois, semble en paix avec lui-même tandis qu’un tourbillon de souvenirs assaille sa mémoire.

Il se trouvait sur le versant d’un pic rocheux. Il était affamé et vidé de toutes forces quand un vieillard qui cachait mal sa tension passa à côté de lui comme s’il n’était qu’une ombre. Puis, soudain, il se détourna et me dévisagea attentivement, plongeant ses yeux gris dans les miens. Je lus dans ses yeux de la compassion, et durant un bref instant, ses traits s’adoucirent. Il me dit de m’attendre ici et me promit de revenir, mais il avait une chose importante à régler. Quand il revint, il y avait en lui quelque chose de changé, comme s’il avait fait une découverte à laquelle il ne s’attendait pas. Mais Lou Ho ne chercha pas à en savoir davantage. Le vieillard lui lança :

-       Suis-moi.

 Lou ho le suivit sans bruit.

 Ce n’est que lorsqu’ils arrivèrent que le vieillard se décida à lui parler :

-       Je m’appelle Yao Shin et je suis maître d’arts martiaux.

Dès lors, une nouvelle vie avait commencé pour Lou Ho. Une vie chargée de joie, d’amour pour son maître et de plénitude. Il avait rencontré Feng, un garçon un peu plus âgé que lui, qui était aussi sous la tutelle de Yao Shin. Ayant fini sa formation quelques mois plus tard, il était parti se construire une nouvelle vie. Le lien qui unissait Lou Ho et Yao Shin s’était alors encore resserré. Mais malgré le fait que Lou Ho partageait tout avec son maître, celui-ci lui resta à jamais un grand mystère. Il partait quelques fois dès l’aurore et ne revenait qu’au crépuscule, toujours dans l’anxiété la plus profonde. Lou Ho avait appris à ne plus le questionner sur ses absences, et toutes insistances s’étaient révélées vaines. Le cas de maître Yao Shin s’était aggravé de jour en jour. Il ne sortait de chez lui qu’à de rares occasions et ne cessait de jeter de fréquents coups d’œil autour de lui, comme s’il se sentait en danger.

Lou Ho se rappelle à la perfection de la phrase que son maître lui répétait sans cesse :

«  N’abaisse jamais ta garde. Nous ne possédons pas les commandes de notre monde et ne décidons pas de sa fin ou de sa survie. »

Yao Shin avait finalement décidé de faire une lettre à l’Empereur et, pour Lou Ho, le cauchemar avait commencé.

 Malgré la tristesse qui l’envahit, Lou Ho se force à réfléchir. Au bout de quelques minutes de réflexion, il décide que la meilleure des solutions est d’aller récupérer la lettre chez l’Empereur pour en savoir son contenu. Mais pour cela, il a besoin d’un équipier en qui il puisse placer toute sa confiance. Il ne réfléchit qu’une poignée de seconde : Feng. Lou Ho se remémore l’endroit où habite son ami : une petite maison en bois sur une corniche à l’herbe verdoyante. Mais même en courant, il lui faudrait un peu plus d’une heure. Refusant de se décourager, il s’élance sur le chemin abrupte.

 Quand Feng le voit, un sourire radieux illumine son visage, vite remplacé par un masque d’inquiétude. Lou Ho ne se déplace presque jamais sans son maître, et encore moins pour aller le voir. Quand enfin Lou Ho arrive devant lui, essoufflé, Feng devine à sa mine que l'irrémédiable s’est produit. Que l’irréparable est arrivé. Des larmes coulent le long de sa joue, tel des diamants liquides, sans qu’il puisse les maîtriser. Il prend Lou Ho dans ses bras et ensemble, ils pleurent leur défunt maître qui est parti pour ne plus jamais revenir.

 Feng à du mal à croire tout ce qui s’est passé. Ainsi, l’Empereur a voulu capturer Lou Ho et semble avoir envoyé des assassins pour tuer leur maître. Mais pourquoi ? Et dans quel but ? Mais le pire dans cette histoire, c’est que Lou Ho veut aller récupérer la lettre pour en découvrir le contenu et  sollicite son aide. Feng sait quelle va être sa réponse mais ne peut s’empêcher de trouver le plan de Lou Ho suicidaire. Enfin, il lui répond :

-       Maître Yao Shin était tout pour moi, il m’a appris l’essentiel de ma vie et, avant qu’il ne me trouve, je n’étais que désastre et chaos. Je t’accompagne donc.

Les paroles de Feng font réaliser à Lou Ho à quel point l’aide de celui-ci lui sera précieuse. Ils se munissent de sabres que leur maître leur avait offert et se mettent en route en direction du palais.

 Arrivés au palais, pendant que Feng occupe l’attention des gardes, Lou Ho escalade habilement la tour qui donne accès à la chambre impériale, ne s’autorisant que de brèves pauses pour souffler et s’efforçant de ne pas regarder en bas. Parvenu au niveau de la vitre qui donne sur la chambre, Lou Ho brise les vitraux à l’aide du pommeau de son épée et s’introduit avec une agilité féline dans la pièce. Il doit faire vite car le bruit a dû alerter quelqu’un. Il trouve la lettre trop en évidence sur le bureau de l’Empereur, comme si on s’attendait à sa venue. Tandis qu’il tend fébrilement sa main vers la lettre, l’évidence s’impose brusquement à lui. Un piège. Il retourne la lettre et s’aperçoit que cette dernière est vierge. A ce moment précis, la porte s’ouvre dans un grand fracas, révélant deux gardes à la stature colossale. Lou Ho n’a jamais tué personne, et il sait que ce qu’il s’apprête à faire le hantera pendant des années. D’un geste fluide, il sort son arme et celle-ci fuse vers la gorge du premier garde, pareille à une promesse de mort. Le garde s’effondre en poussant un dernier râle. Mais avant que Lou Ho ne puisse esquisser le moindre geste, le deuxième garde hurle pour donner l’alerte. De toutes ses forces, Lou Ho abat la garde de son épée sur la tempe du garde qui bascule en arrière. Ne se sentant pas la force de le tuer, Lou Ho poursuit son inspection. Il examine d’abord la bibliothèque, renversant un à un chaque livre qui lui tombe sous la main. Tout à coup, voulant déplacer un livre qui refusait de céder, la bibliothèque se déplace de quelques centimètres sur le côté, révélant un léger espace dans le mur. Lou Ho découvre, en plongeant sa main dans l’espace confiné, la lettre de son maître. Il se dépêche de la retirer en entendant les pas de plusieurs gardes. Son cœur se met à battre la chamade tandis qu’il s’efforce de trouver une solution échappatoire. Il ne peut pas s’enfuir par la fenêtre en escaladant  la tour car les gardes pourraient l’abattre aisément avec des projectiles. Petit à petit, la vérité s’insinue dans son esprit : il ne peut pas s’échapper. Alors qu’une sueur froide coule le long de son dos, il déplie lentement la lettre. Etrangement, la phrase de son maître lui revient en mémoire :

« N’abaisse jamais ta garde. Nous ne possédons pas les commandes de ce monde et ne décidons pas de sa fin ou de sa survie. »

Le temps semble s’arrêter lorsque Lou Ho parcourt les premières lignes.

« Noble Empereur,

J’ai tardé à vous faire parvenir cette lettre de peur que vous trouviez mes craintes imaginaires et infondées. Lisez cette lettre jusqu’au bout, sans vous arrêter. Après seulement, vous pourrez y porter un jugement. Le monde dans lequel nous vivons n’est que le fruit de notre imagination. Nous avons été drogués et séquestrés. Les possesseurs de la clef de notre liberté nous ont inséré un programme de vie dans un monde imaginaire, qui est le monde dans lequel vous pensez vivre. En réalité, et j’ignore pour quelles raisons, nous sommes prisonniers de notre imagination. Notre vie est tracée. Je suis désolé de vous infliger la vérité de la sorte.

Maître Yao Shin

Lou Ho n’est qu’une ombre, un reflet de son imagination. Il ne sait que faire, comment réagir. « La vie vaut-elle la peine d’être vécue, si on ne la contrôle pas ? » Cette question retentit dans la moindre parcelle de son corps, jusqu’au plus profond de son être. Une sensation excessive de liberté l’assaille. Alors que les gardes font irruption dans la pièce, Lou Ho monte sur le rebord de la fenêtre et, paisiblement, se jette dans le vide. Il sent la caresse du vent sur sa peau et réalise que, jamais, il ne s’est senti aussi maître de son destin.

 

 Quelque part dans l’univers, parmi d’innombrables corps inertes, un enfant ouvre les yeux…